Ça ne crante pas ? Retour sur l'hospitalité
Quand l'autre ne réagit pas comme on l'espérait, que reste-t-il de nos belles intentions d'accueil ? Une réflexion née lors d'un forum sur l'interculturalité organisé par le service protestant de mission (DEFAP)
RÉFLEXION
Luc-Olivier Bosset
10/7/20267 min read


Une remarque qui arrête
« Ta notion d’hospitalité, c’est très gentil ! On a déjà essayé, mais on n’en est plus là ». La remarque ne m’était pas adressée avec hostilité, mais elle m’a arrêté. En effet, j’ai beaucoup misé sur cette notion dans ma manière de penser la mission dans le contexte de la France contemporaine. Et cela en écho à la Charte Pour une Église de témoins adoptée au synode national de l'Église protestante unie de France en 2022 qui invite à «ne pas oublier de pratiquer l’hospitalité (Hb 13,2)», c’est-à-dire «d’accueillir, d’ouvrir les portes de nos églises et de nos cœurs, de nous laisser bousculer par l’Esprit saint et la présence de l’autre qui nous questionnent et nous transforment.» Or voilà qu’on me dit que face aux crispations identitaires et réactionnaires d’aujourd'hui, ce vocabulaire passe pour un discours de bonne volonté, sans prise sur le réel. Il est généreux, mais il ne crante pas.
Sur le moment, j'ai eu envie de défendre cette notion. Puis la remarque a continué de travailler en moi. Il m'a fallu un peu de temps pour entendre ce qu'elle avait de juste. Le forum du DEFAP sur l’interculturalité (cliquer), où j’étais invité comme écoutant, m’a aidé à comprendre ce que cette remarque désigne.
Ce que l’hospitalité ne dit pas
L’hospitalité parle de la porte et du seuil, de tous ces moment où on ouvre et où on prépare le café en disant : « soyez les bienvenus ». Une telle attitude est belle. Elle se pratique déjà de mille et une manières dans les paroisses et les églises locales. Cependant, l’hospitalité permet peu de penser ce qui vient après, quand l'autre est entré et que le chant qu'il aime n'est pas le mien, quand sa prédication ne ressemble pas à celle que j'attends, quand sa manière de décider dérange la mienne. Elle se tait sur les stéréotypes, les malentendus ou les ressentiments. Elle ne met pas forcément en lumière les « c'est à eux de faire le premier pas », ou ces malaises qui s'installent parfois quand des voix murmurent : « avec tous ces gens nouveaux qui arrivent, on ne reconnaît plus la paroisse qu’on a connue ».
L’hospitalité suppose aussi, sans le dire, un maître de maison et un invité. Or beaucoup de nos contemporains, paroissiens ou non, ne vivent pas l'interculturalité en maîtres de maison. Ils la vivent au travail, dans l'immeuble, à l'école, en famille. Ils ont goûté la richesse d'une manière de vivre qui élargit la leur. Ils ont aussi connu la déception et la déstabilisation quand l'autre ne réagit pas comme ils l'espéraient. Pour eux, un simple mot de bienvenue ne suffit pas à traverser cela.
Penser l’entre-deux
Lors de ce forum, il a été beaucoup question de deux mots voisins qu’il vaut la peine de distinguer. D’une part, la multiculturalité qui constate que plusieurs cultures coexistent ; d’autre part, l’interculturalité qui s'intéresse à ce qui se passe entre elles comme les interactions, les frottements, les enrichissements ou les conflits. Cette dernière ne se décrète pas, elle se vit, parfois dans la joie, parfois dans la douleur.
En s’intéressant à l’interculturalité plutôt qu’à la multiculturalité, l’intention est d’éviter deux impasses. Premièrement, celle qui célèbre la diversité sans regarder ce qu'elle coûte ; deuxièmement celle qui demande l'intégration, voire l'assimilation, et supprime la différence qu'elle prétend gérer. Entre ces deux extrêmes, le travail interculturel consiste à observer les interactions, à nommer ce qui se passe sans psychologiser les tensions, et à se demander quelles convictions implicites les crispations révèlent. Puis chercher les espaces et les pratiques qui permettraient à ces rencontres d'aller au bout de leur promesse. Un tel travail se vit dans un contexte précis qui a son histoire, ses blessures et ses rapports de force. L'interculturalité n'est jamais hors-sol.
Le récit de Naaman ou les interactions improbables
Durant ce forum, nous avons médité le récit biblique de Naaman le Syrien (2 R 5). Une petite fille captive, une épouse, deux rois, un prophète qui ne sort même pas de chez lui, un général vexé d’être envoyé se laver dans le Jourdain. Ce sont des gens issus de mondes différents, séparés par des cloisons sociales, culturelles ou religieuses. Rien n'est fluide. Pourtant, par un enchevêtrement d'initiatives improbables et de réactions étonnantes, Naaman se retrouve finalement guéri et s'entend dire : « Va en paix. »
Ce qui m'a frappé dans ce récit, c’est l’extrême discrétion de Dieu. Les personnages parlent de lui, mais à aucun moment, ce dernier ne prend la parole. Ce n'est qu'avec le recul qu'on réalise, comme en toile de fond, sa présence. Comme Jacob à Béthel, nous nous surprenons à dire après coup : « Le Seigneur était là, et je ne le savais pas » (Gn 28,16). Là, dans la parole d'une petite fille ou d'une femme dont on ne connaîtra jamais le nom.
Cette manière de raconter nous invite à être attentif à l’épaisseur et à la profondeur de toutes les interactions que nous vivons. Elle ouvre une place centrale au discernement. Après le tumulte des rencontres, il est bon de prendre le temps seuls ou avec d’autres pour se demander : que s’est-il passé ? Où Dieu était-il à l’œuvre ?
Des pistes modestes, un soin immense
Afin de mieux habiter l’interculturalité, ce forum a ouvert quelques pistes. Certes, très modestes, mais c’est peut-être justement ce qui me les rend crédibles. Par exemple, une paroisse s’est lancée dans l’organisation de « dîner à la maison » où chacun à tour de rôle reçoit chez lui 4-5 autres personnes. Cette idée n'a rien d'original, cependant le soin et les questions qui accompagnent sa mise en œuvre en font un vrai espace interculturel.
Une autre piste est venue de ce groupe rassemblant des gens du Nord et du Sud qui après avoir visité ensemble l'île de Gorée (près de Dakkar au Sénégal), mémoire de la traite des esclaves, a pris le temps de mettre des mots sur ce que chacun a vécu. De cet échange est sortie cette parole : « C'est parce que nous sommes unis au Christ que nous pouvons aujourd’hui avancer ensemble. ». Ce qui est de l’ordre de la foi est ainsi redécouvert comme un point d’appui permettant de ne pas rester ligotés dans les blessures d’hier et d’aujourd’hui.
Entendre l’évangile par la bouche d’un autre
Les discussions nourries au cours de ce forum ont rappelé que selon le théologien Jürgen Moltmann «l’église doit être constituée de personnes non-semblables». En nous faisant méditer la lettre aux Éphésiens, les temps d’aumônerie ont réactivé la mémoire de ce passage affirmant que l’agir du Christ consiste à réconcilier « avec Dieu les deux en un seul corps, par la croix, en tuant par elle l’hostilité » (Ep 2,16).
Avant d’arriver à ce rassemblement, je suis prêt à parier que la plupart des participants avait vraisemblablement déjà entendu de tels propos. Pour ma part, je les connaissais déjà.
Cependant, alors que je prenais conscience de l’histoire complexe et lourde des échanges interculturels, j’ai ressenti l’impérieuse nécessité que ces affirmations ecclésiologiques et christologiques me soient à nouveau annoncées. Cela ne suffisait pas que je me les répète à moi-même comme si je révisais une leçon apprise par cœur. Pour recevoir d’elles quelque chose de plus grand que ce que je connaissais déjà, j’ai ressenti le besoin de les entendre m’être à nouveau adressées ici et maintenant par la bouche de quelqu’un d’autre.
C’est ainsi que le témoignage d’un pasteur racontant les multiples aller-retour entre les différents groupes préparant une célébration interculturelle m’a fait saisir d’une manière nouvelle la mission que nous adresse l’évangile : celle d’être des passeurs qui comme Jean-Baptiste préparent le chemin afin que l’agir réconciliateur du Christ puisse se déployer.
Retourner l’hospitalité ?
Au terme de ce forum, je ne crois pas qu'il faille abandonner la notion d’hospitalité, mais plutôt retourner le sens qu’on lui donne. Une paroisse ou une église locale fidèle à son appel n’a pas à se contenter d'ouvrir ses portes en attendant que l'on vienne. Elle a à accueillir pleinement celles et ceux que le Seigneur lui envoie. Elle a aussi à sortir vers ses voisins, non pour les formater à vivre comme elle, mais pour entrer en interaction avec eux et être peu à peu accueillie dans leur monde.
Si, dans ces rencontres, une question surgit et que l'occasion se présente, il y a lieu alors de témoigner. Pas depuis une position haute, car ceux qui annoncent sont eux-mêmes soumis à une parole qui les dépasse. Pas pour confirmer l’une ou l’autre culture, la sienne ou celle de l'autre, car l'Évangile les interroge toutes. Mais pour partager un témoignage qui émerge au cœur de la rencontre et qui appelle à la prolonger.
Dans le contexte contemporain traversé par des crispations identitaires, la notion d'hospitalité ne crante pas, c’est vrai. En tous cas, pas à elle seule. Cependant, en la pratiquant, nous découvrons qu'elle n'est pas le terme de la rencontre, mais une première attitude qui rend possible tout ce qui vient après, les frottements comme les surprises, et peut-être, après coup, la reconnaissance de Celui qui était là sans que nous le sachions.
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Lettre à Witold VON HULEWICZ (13 novembre 1925), Correspondances de Rainer-Maria RILKE