Catastrophes, espérance et la machine à fabriquer des histoires
Intervention lors de la Nuit de l'éthique à l'église protestante unie de Perpignan, le samedi 15 juin 2025
Luc-Olivier Bosset
6/19/20256 min read
Catastrophes, espérance et la machine à fabriquer les histoires
texte publié dans le journal RÉFORME du 30 novembre 2025
1.
À la fin du XXe siècle, l’être humain a entretenu une triple illusion en croyant pouvoir maîtriser la finance, contrôler la nature et prévenir les conflits armés. D’autres illusions pourraient être ajoutées, mais pour ces trois-là, le réveil est aujourd’hui particulièrement brutal.
En 2007, la crise financière a commencé à cause des produits basés sur des crédits risqués accordés à des ménages américains peu solvables. Des experts pensaient avoir réussi à éliminer le risque. En réalité, ils l’avaient disséminé partout.
Parce que l’augmentation indéfinie des rendements agricoles et industriels était perçue comme possible, d’autres personnes admettaient que les entreprises accroissent leurs profits en délocalisant et que les consommateurs accumulent des biens sans se soucier de l’épuisement des ressources naturelles. Tous, nous avons ainsi surexploité la planète en imaginant qu’une invention technologique nous éviterait de payer l’addition. Les sécheresses, les inondations, l’effondrement des espèces et la pollution de masse sont là pour nous rappeler que nous avons eu tort.
En outre, l’invasion en 2022 de l’Ukraine par la Russie, la guerre au Moyen-Orient qui depuis le 7 octobre 2023 change les équilibres entre les puissances, les tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis, les régimes autoritaires élus démocratiquement dans plusieurs pays occidentaux, tout cela ébranle l’ordre mondial construit au sortir de la seconde guerre mondiale.
À la fin du XXe siècle, l’humain pensait maîtriser la finance, contrôler la nature et prévenir la guerre. Or en 2025, le constat est là : il lui faut affronter une succession de catastrophes !
2.
En 1945, le philosophe Theodor Adorno affirmait : « La vie s’est transformée en une suite intemporelle de chocs entre lesquels il y a des trous béants, des intervalles vides et paralysés ». Aujourd’hui encore, nous faisons la même expérience : notre actualité est une succession de chocs. Face à cet enchevêtrement, nous sommes sidérés. Nous peinons à forger un récit qui, sans faire miroiter de nouvelles illusions, offrirait un horizon de possibles.
À titre d'exemple, face à la crise écologique, nous peinons à adopter un discours axé sur l’innovation. C’est plutôt le lexique de la contrainte qui est mis en avant : « il faut faire des efforts ». Au lieu de mobiliser les individus en soulignant les opportunités offertes par cette crise comme l’exploration de nouvelles relations avec le vivant, c’est le discours axé sur les restrictions et la peur qui prédomine.
Nous nous retrouvons enserrés dans un récit de catastrophes, avec pour conséquence la catastrophe du récit. La crise écologique met en question tous les récits dominants actuels, sans parvenir à offrir des perspectives de solutions possibles.
3.
Cette difficulté à élaborer un récit positif est dramatique, parce que cela signifie que nous ne disposons plus d’un levier puissant permettant de motiver et convaincre. Nous affrontons la succession des catastrophes en étant dispersés et paralysés, au lieu d’être solidaires et engagés.
4.
Cependant, ici je tempère tout de suite mon propos ! Si l’élaboration d’une narration est un levier puissant, cette démarche n’est cependant pas dépourvue d’ambiguïté. Un essayiste contemporain, Christian Salmon attire notre attention sur ce qu’il appelle « la machine à fabriquer les histoires ». En s’imposant comme recours capable de produire du sens, la mise en récit est un outil rivalisant « avec la pensée logique […]. Les histoires [deviennent parfois] si convaincantes que des critiques craignent qu’elles ne deviennent un substitut dangereux aux faits et aux arguments rationnels. »[1] Au lieu de mobiliser par des faits et des chiffres, il existe aussi une mode qui conseille de raconter une histoire, car le public s’identifiera plus facilement à un récit concret qu’à une argumentation conceptuelle et abstraite. Cette valorisation de la mise en récit a un nom, c’est le storytelling. Instrumentalisée par des managers, des politiciens ou des scénaristes, cette technique peut aller jusqu’à manipuler les émotions au détriment de la raison. Plutôt que de transmettre des messages nécessitant une réflexion, elle canalise le récit afin de conditionner le flux des conduites. Il en va là d’un processus d’endoctrinement, d’un formatage des désirs, d’un hold-up sur l’imaginaire. Aux mains d’un pouvoir complotiste et autoritaire, le storytelling devient de la propagande.
C’est pourquoi, à l’heure où la machine à fabriquer des histoires tourne à plein régime pour répondre à notre besoin de récit, il est plus qu’urgent de nous interroger : autour de quelle forme d’intrigue agencer un discours capable, lui, d’éveiller les consciences et de responsabiliser ? Voilà la question vitale auprès de laquelle il faut nous arrêter. Car avec elle, il en va de notre manière d’espérer.
5.
Dans les évangiles où Jésus le crucifié apparaît ressuscité à ses disciples, un trait caractéristique revient : c’est celui de la surprise. Les disciples avaient beau avoir été préparés au départ du Christ, il n’en demeure pas moins qu’ils sont déboussolés à cause de la tournure prises par les événements. Cet effet de surprise est déterminant. Au lieu que ces récits nous enferment dans le prévisible, ils nous disposent à accueillir l’imprévisible. Personnellement, plus je les médite, plus je suis frappé par leur manière de tisser ensemble deux fils bien distincts :
Le premier fil narratif affirme que la crucifixion n’est pas un événement explicable. En tant que calamité, elle est un véritable trou noir qui n’est pas domesticable. Comme chaque catastrophe, la crucifixion n’est pas un épisode sombre et nécessaire de la grande histoire, par lequel il faut passer pour qu’ensuite soit engendré un progrès social. Au lieu de montrer l’utilité des atrocités endurées par le crucifié, les évangiles nous confrontent à cette mort innocente sans l’enserrer dans des justifications générales et abstraites. Ce faisant, ils nous poussent à affronter l’angoisse et la colère que cette mise à mort suscite.
Cependant, les évangiles sont aussi parcourus par un deuxième fil narratif qui, lui, affirme qu’un dépassement de l’angoisse et de la sidération est possible. Ce deuxième fil est mis en scène par les pèlerins d’Emmaüs quittant précipitamment l’auberge pour retourner à Jérusalem (Luc 24), ou par Marie pleurant près du tombeau qui soudain entend son prénom dans la bouche de celui qu’elle croyait être le jardinier (Jean 20).
Là où les récits évangéliques sont particulièrement instructifs, c’est lorsqu’ils tissent ensemble ces deux fils narratifs, sans que cela ne débouche sur une explication du dépassement. Dans les évangiles, le dépassement de la sidération face à la catastrophe ne se détaille pas, ni ne se provoque, il advient. Si ce dépassement ne s’explique pas, c’est parce que rien dans le monde ou en l’humain ne le garantit - aucune logique immanente, aucun processus intrinsèque. La raison d’être de ce dépassement se trouve ailleurs, en Dieu. Il n’existe aucune nécessité immanente à notre monde poussant au dénouement de la catastrophe. À vue humaine, cela parait souvent impensable, voir même impossible. Et pourtant, les évangiles nous en parlent comme d’une réponse de Dieu intervenant librement, parfois après un silence.
Plutôt que d’énoncer les mécanismes par lesquels la catastrophe est traversée, les évangiles affirment simplement qu’en Dieu cette traversée est possible. Ce faisant ils ne nous invitent pas à la maîtrise ni au contrôle, mais à la confiance. Au lieu de formater notre esprit, ils nous apprennent à affronter les catastrophes en restant disponibles à une rencontre renouvelée avec le Dieu vivant. En un mot, ils nous apprennent à espérer.
[1] Christian Salmon, Storytelling: la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, la Découverte, 2008, p. 16.
Une possibilité qui ouvre l’horizon
David Kelsey, un théologien américain protestant contemporain, s’interroge : les catastrophes ainsi que les souffrances inestimables qu’elles provoquent, ne sont-elles que fureur absurde ? Ou bien ont-elles une finalité ? Au lieu de développer une modélisation justifiant ces souffrances au nom d’un but plus élevé, il entre dans leur deuil. Au cœur de ce deuil, il rappelle avec modestie que « le fait que Dieu attire l’humanité vers l’accomplissement eschatologique implique que, par la créativité de l’amour libre de Dieu, ce qui a été déformé sera transformé, la menace de l’absurdité sera surmontée »[1]. Pour Kelsey, le dépassement ne fonctionne pas comme un deus ex machina, comme un coup de théâtre sortant de nulle part et apportant un dénouement facile à une tragédie. Bien plus, il est perçu comme une possibilité qui ouvre l’horizon et accompagne chaque personne tout au long de son existence et notamment lorsqu’elle vit des tragédies. Cette possibilité ne justifie aucune tragédie, elle ne fait qu’attester que ces dernières n’auront pas le dernier mot.
[1] David H. Kelsey, Eccentric Existence: A Theological Anthropology, Louisville, Westminster John Knox Press, 2009, p. 500.
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"Notre tâche est de nous imprégner si profondément, si douloureusement et si passionnément de cette terre provisoire et éphémère, que son essence ressuscite en nous, invisible.
Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour le recueillir dans la grande ruche d'or de l'invisible."
Lettre à Witold VON HULEWICZ (13 novembre 1925), Correspondances de Rainer-Maria RILKE