Devenir des happy-culteurs !

Prédication délivrée le 7 juillet 2019

PRÉDICATION

Luc-Olivier Bosset

7/19/20198 min read

A beekeeper holding a frame full of bees
A beekeeper holding a frame full of bees

Lecture Biblique : Psaume 34, 1-12

(1 De David. Lorsqu’il simula la folie devant Abimélek, que celui-ci le chassa et qu’il s’en alla.)

2 Je bénirai le Seigneur en tout temps ;

sa louange sera constamment dans ma bouche.

3 Je mets ma fierté dans le Seigneur ;

les pauvres entendent, ils se réjouissent !

4 Magnifiez le Seigneur avec moi,

exaltons ensemble son nom !

5 J’ai cherché le Seigneur, et il m’a répondu ;

de toutes mes terreurs il m’a délivré.

6 Ceux qui regardent vers lui sont radieux,

et leur visage n’éprouve plus de honte.

7 Un pauvre a crié, le Seigneur a entendu

et il le sauve de toutes ses détresses.

8 Le messager du Seigneur dresse son camp autour de ses frémissants,

et il les délivre.

9 Goûtez, et appréciez comme le Seigneur est bon !

Heureux le guerrier qui trouve en lui un abri !

10 Frémissez du Seigneur, vous, ses consacrés !

Car rien ne manque à ses frémissants.

11 Les jeunes lions peuvent souffrir de la misère et de la faim,

mais ceux qui cherchent le Seigneur ne manqueront d’aucun bien.

12 Allez, fils, écoutez-moi !

Je vous apprendrai le frémissement du Seigneur.

Prédication

1.

Dans le psaume que nous venons d’entendre, nous découvrons une personne en pleine dégustation. Quand cette personne dit : « J’ai cherché le Seigneur, et il m’a répondu ; de toutes mes terreurs il m’a délivré. », elle n’est pas en train de conceptualiser ce que signifie mot Seigneur. Elle n’est pas en train d’expliquer comment fonctionnerait ce vis-à-vis mystérieux, le Seigneur, en nous donnant la marche à suivre de ce qu’il faut faire pour être délivré par lui de toutes nos terreurs. Non, la personne qui s’exprime dans ce psaume est simplement en train de partager une expérience qui l’a transformée. Au moment où elle a vécue cette expérience, notre personne n’a pas tout compris. Cependant, il y a une chose dont elle est sûre : cette expérience est un trésor à explorer dans toute sa richesse. C’est pourquoi, elle a besoin de parler de tout ce que cette expérience a soulevé en elle. Écrire ce psaume a été pour elle, l’occasion de revisiter ce qu’elle a vécu, de s’en imprégner, de le déguster, de le savourer.

J’aime à penser que, peut-être, jusque là, pour cette personne le mot « Seigneur » n’était qu’un concept, une idée sèche et abstraite. Or voilà que, grâce à cette expérience dont elle nous fait part, ce même mot se charge de chair, de saveur et d’épaisseur. Dans le rayonnement de cette expérience, notre personne réalise tout ce que le mot Seigneur peut signifier. C’est comme si tout un monde étrange et nouveau s’ouvrait à elle. Cette expérience a été pour elle comme une clé, ouvrant sa perception sur de nouveaux horizons. Désormais, quand elle entend le mot « Seigneur », s’éveillent en elle une joie solaire, une paix profonde, une confiance inébranlable.

Ainsi le tressaillement jubilatoire qui parcoure ce psaume nous livre une première invitation à la dégustation. Au contact ce tressaillement jubilatoire, nous sommes renvoyés à nous-mêmes. Nous sommes invités à nous demander : pour nous, quelles sont les expériences qui ont permis à ce que, dans nos vies, la foi n’en reste pas à une idée, un concept abstrait, mais que la foi prenne de la chair, de la saveur ?

2.

Une deuxième invitation à la dégustation survient lorsque nous poursuivons l’écoute de ce psaume. Car dans ce psaume, plutôt que d’analyser les choses afin de voir comment elles pourraient être mécaniquement dupliquées, notre personne raconte simplement comment cette expérience l’a transformée : « J’ai cherché le Seigneur, et il m’a répondu ; de toutes mes terreurs il m’a délivré. »

En écrivant ce psaume, notre personne ne cherche pas à exploiter au maximum le profit qu’apporte une telle expérience. Nous la voyons plutôt entrer dans un processus de transparence à elle-même, où dans une fine attention, elle écoute et observe toutes les résonances que cette expérience provoque en elle. Au lieu de capitaliser sur cette expérience, nous la voyons plutôt emprunter une route qui l’emmène loin dans les régions profondes de sa personne et de la vie. En fait, plus elle déguste cette expérience, plus se développe son intériorité. Ainsi la deuxième invitation que j’entends dans ce psaume et que je vous transmets est la suivante : dégustons chacun et chacune nos expériences de vie, afin qu’en chacun.e se développe notre intériorité.

Car déguster les biens de ce monde, loin d’être une lubie puérile et hédoniste, est une pratique hautement spirituelle par laquelle nous cessons de surfer sur les remous écumeux de la surface, pour plonger dans tout un monde mystérieux.

3.

Dans ce psaume, j’entends encore une troisième invitation. Ce qui me frappe, c’est le profond respect que l’auteur de ce psaume exprime envers Celui que la tradition juive appelle pudiquement « Seigneur ». Un respect qui révèle la qualité de relation qui s’est tissée entre eux. Dans la vie, nous pouvons nous relier aux personnes de notre entourage de différentes façons. Par exemple, nous pouvons tisser de manière intéressée un réseau afin de développer nos relations, car nous nous disons que c’est cela qui nous permettra d’atteindre les objectifs de carrière que nous nous sommes fixés. Ce faisant, nous faisons de ces relations des moyens utiles pour atteindre un but précis. Mais, nous pouvons aussi nous relier aux personnes de notre entourage d’une autre façon. En tissant des liens avec les uns et les autres, nous laissons advenir ce que nous appelons communément l’amitié. Dans cet autre état d’esprit, les relations ne sont pas vues comme des moyens, mais plutôt comme des occasions de vivre des révélations, de découvrir concrètement quelque chose. Grâce à ces relations, peu à peu, l’amitié se révèle dans sa subtilité et dans sa profondeur, elle s’incarne dans ma vie.

Si nous revenons à notre psaume, nous réalisons que la personne n’argumente pas en disant combien c’est intéressant de croire en Dieu parce que cela apporterait confiance et sécurité dans l’adversité. Si elle avait parlé ainsi, elle aurait fait du Seigneur un moyen utile pour atteindre un but. Et une fois le but atteint, tel un Kleenex usagé, le Seigneur n’aurait été bon qu’à être jeté.

En réalisant que le mot « Seigneur » revient dans chaque verset de ce psaume, en réalisant combien notre personne se régale à le prononcer, nous prenons conscience de la qualité de relation qui s’est tissé en eux. La répétition généreuse survient parce que notre personne est inondée de gratitude.

Comme on ne se débarrasse pas de ses amis, une fois qu’on a découvert l’amitié, mais qu’on les respecte encore plus, tant on réalise que grâce à eux, on a pu goûter à quelque chose de fort et de beau, qui nous dépasse, de même ici notre personne une fois délivrée de toutes ses terreurs ne se lasse pas de chanter sa gratitude pour cette relation frémissante qui l’unit au Seigneur.

Et là, je ne peux m’empêcher de citer notre cher Jean Calvin qui dans un de ses commentaires des Écritures affirmait ( reprenant lui-même ces métaphores du moine cistercien Bernard de Clairvaux, grand réformateur du Moyen Age) que le nom du Seigneur était « huile et confiture, sans laquelle toute viande est sèche, ... sel pour donner goût et saveur à toute doctrine, qui autrement serait fade. Bref, c’est miel en la bouche, mélodie aux oreilles, liesse au cœur ; médecine à l’âme ; et que tout ce qu’on peut disputer n’est que fadaise, si ce nom n’y résonne ».

Dans la bouche de la personne qui s’exprime dans ce psaume, un immense respect est accordé à Celui qu’elle appelle Seigneur, non pas parce ce dernier serait utile, mais parce que grâce à la relation tissée avec Lui, sa vie s’est enrichie d’une saveur incomparable. Ainsi, si nous pouvions aujourd’hui rencontrer cette personne du psaume et lui demander : « mais pourquoi, tu crois en Dieu ? A quoi cela te sert-il ? », je crois qu’elle nous répondrait : cela ne me sert à rien, cela n’explique pas pourquoi le mal existe, cela ne m’évite pas les épreuves, les maladies et les terreurs de l’existence… Cela ne sert à rien de croire en Dieu, si ce n’est que cela enrichit ma vie d’une saveur subtile et profonde.

Ainsi la troisième invitation que j’entends dans ce psaume est celle de vivre notre foi, non pas en cherchant à rendre Dieu utile, mais en laissant la relation qui se tisse avec lui, en laissant cette relation simplement enrichir notre existence d’une saveur incomparable.

4.

La quatrième et dernière invitation que j’entends dans ce psaume se trouve au verset 9, lorsqu’il est dit : « Goûtez et appréciez comme le Seigneur est bon ». Avec ces verbes « goûtez et appréciez », cette personne nous adresse une invitation à ralentir. Au lieu de souhaiter que l’expérience qu’elle a vécue se répète encore et encore, se multiplie, notre personne en disant «goûtez et appréciez » prend le temps de savourer ce qui lui est déjà donné.

Ce que j’entends, dans cette quatrième invitation, c’est la chose suivante : pour elle, ce qui enrichit la vie, ce n’est pas de consommer de manière trépidante, ce n’est pas de nous doper d’expériences nouvelles afin que notre envie soit toujours titillée, excitée pour qu’elle reste incandescente. Ce qui pour elle enrichit la vie, ce n’est pas de lire d’innombrables livres sur le Seigneur, ce n’est pas de courir les conférences, de surfer sur le net à l’affût des moindres nouveautés capables d’accroître son savoir sur Dieu, mais ce qui pour elle enrichit la vie, c’est de prendre le temps de goûter et apprécier intérieurement ce qu’elle a déjà lu sur Dieu, ce qu’elle a déjà vécu dans sa foi …

Au lieu de nous inviter à vivre sans cesse de nouvelles expériences, notre personne nous invite plutôt à nous poser et à entrer dans la profondeur de ce que nous avons déjà vécu et lu, en étant attentif aux résonances que ce vécu et ces lectures ont provoqués lorsque nous les avons traversées. En ce sens, cette personne du psaume 34 nous invite tous et toutes à devenir des happyculteurs. Savez-vous ce qu’est un.e happyculteur ? Ce sont des personnes font leur miel des petits bonheur de la vie.

5.

Ainsi ce psaume 34, nous adresse 4 invitations à la dégustation :

l’invitation de nous rappeler des expériences par lesquelles les grands concepts ont pris de la chair et de la saveur

l’invitation à voir dans la dégustation non pas une lubie puérile, mais une pratique spirituelle qui développe notre intériorité

l’invitation à tisser avec les biens de ce monde une relation non pas utilitariste, mais respectueuse

l’invitation à devenir des happyculteurs

Ces invitation ont beau être vieilles de quelques milliers d’années, elles portent en elles une vision qui peut être salutaire pour nous aujourd’hui.

Car aujourd’hui, alors que nous réalisons combien les ressources que la création peut produire sont limitées, combien aussi notre exploitation effrénée de ces ressources a provoqué un changement climatique inquiétant, nous sommes inondés d’appel à limiter notre consommation.

Or comment allons-nous limiter notre consommation ?

Certains au vu de l’urgence prônent des méthodes radicales et coercitives. Sur le long terme, permettez-moi de douter de l’efficacité de telles méthodes !

Je crois beaucoup plus salutaire de méditer les différentes invitations à la dégustation du psaume 34. Car ces invitations nous engagent sur une voie, me semble-t-il, bien plus prometteuse.

Ayant fait notre miel des petits bonheurs de l’existence, nous n’aurons plus envie ni besoin de courir partout. Car en apprenant à goûter et apprécier intérieurement les biens de ce monde, comme le psalmiste goûte et apprécie ses expériences spirituelles imparfaites, notre insatiabilité sera rassasiée.

Amen

Une vidéo de pasteurdudimanche.fr pour faire écho à la prédication ci-dessous