Devenir des meneurs missionnels
Alan Roxburgh, Fred Romanuk, The Missional Leader: Equipping Your Church to Reach a Changing World
RECENSION
Luc-Olivier Bosset
6/27/20254 min read
Depuis plusieurs décennies, la région Cévennes-Languedoc-Roussillon de l’église protestante unie de France où j’ai exercé le ministère pastoral pendant 14 ans est en déclin : les ressources financières ne font que diminuer, le nombre de pasteurs en exercice a fondu, tandis les associations cultuelles se regroupent, parfois péniblement, pour former des ensembles complexes à organiser et à animer.
Or, c’est précisément pour des responsables d’église confrontés à de tels défis qu’Alan Roxburgh et Fred Romanuk ont écrit leur ouvrage : The Missional Leader: Equipping Your Church to Reach a Changing World.
Leur thèse principale repose sur la distinction entre deux types de changements : continu et discontinu. Le changement continu est une évolution qui a lieu dans une vision du monde familière. Il est géré grâce aux aptitudes acquises jusque-là. Pour y faire face, pas besoin de changer de « logiciel », une simple mise à jour suffit.
Le changement discontinu, quant-à-lui, introduit une remise en question profonde des habitudes. Les compétences acquises ne suffisent plus pour le gérer. Même en redoublant d’efforts, on n’arrive pas à résoudre les défis auxquels on est confronté. On est submergé par ce qui se passe autour de soi : il y a trop de temples à gérer, trop de distance entre les ecclésioles, l’organisation paroissiale atteint un niveau de complexité dépassant les ressorts des conseils presbytéraux responsables de la gouvernance. Personne ne voit comment sortir du brouillard. Chacun subit, soit en se repliant sur son pré carré, soit en démissionnant ou en étant en burn-out.
Pour les églises historiques (mainstream), les auteurs constatent que le changement discontinu est devenu une réalité quotidienne. Face à un tel environnement ingérable, il y a besoin de développer de nouvelles compétences, car celles apprises par les pasteurs au cours de leur formation ainsi que le « bon sens » des conseillers presbytéraux deviennent insuffisants. Tous, nous avons appris à jouer au football, et voilà que nous découvrons qu’autour de nous, chacun joue au rugby. Vu que le jeu a changé, il nous faut apprendre de nouvelles règles afin de rejoindre nos contemporains.
Face une telle situation, les communautés vieillissantes et en déclin peuvent devenir des centres rayonnants dans la mesure où le leadership y est exercé d’une nouvelle façon. Les auteurs encouragent de développer ce qu'ils appellent un leadership « missionnel ». Concrètement, cela signifie une transformation d’attitude pour les meneurs. Au lieu de se conformer à l’attente d’une communauté qui leur demande d’être présents dans chaque groupe pour valider ce que ce groupe fait, les meneurs suscitent des responsables et les équipent afin que ces derniers mènent leur propre équipe. Au lieu de fournir les solutions, les meneurs posent des questions libérant l’imagination des engagés afin que ce soit eux qui trouvent les solutions. Au lieu d’éviter les conflits, les meneurs enclenchent une tension supportable permettant à la communauté d’évoluer et d’aller à la rencontre de leur nouveau contexte. Au lieu d’entretenir la mythologie d’un protestantisme minoritaire et influent (« vu notre palmarès, nous restons une équipe majeure du championnat »), les meneurs cultivent la capacité de la communauté à se poser les questions importantes à propos de son présent et des prochaines étapes de son avenir.
L’enjeu de ce leadership est de former une communauté où les membres apprennent à être des témoins. L’église n’est pas une entreprise qui aligne sa stratégie à partir d’un plan de croissance. Bien plus, elle est un groupe où chacun est appelé par Dieu à former une communauté singulière dont la vie est le signe de ce qu’Il est en train de faire pour toute la création. L’enjeu n’est pas de devenir nombreux et puissants, mais, au milieu de l’ambiguïté et de la discontinuité, d’être de fidèles témoins de l’évangile. C’est pourquoi la responsabilité des meneurs ecclésiaux est de créer un environnement où chacun discerne pour lui-même comment être témoin.
Avec cet objectif, les auteurs se démarquent d’une littérature où le langage missionnaire est utilisé pour reconditionner la logique de l’efficacité. Plutôt que de laisser l’évangile être la norme critique aussi bien des moyens que des finalités, cette littérature offre des tactiques visant à renouer avec l’efficience et la croissance. Judicieusement, les auteurs résistent à associer le leadership missionnel avec de telles tactiques. Pour eux, un meneur nourri de l’évangile est un meneur qui n’a pas comme souci premier la croissance, mais celui de cultiver un environnement libérant l’imagination d’annonce et de témoignage présente parmi la communauté ecclésiale.
Pour rendre l’eau d’un lac à nouveau poissonneuse, nous pouvons simplement injecter de nouveaux poissons et doper leur croissance avec une alimentation artificiellement riche. Nous pouvons aussi agir autrement. En veillant à la qualité de l’eau et en étant attentif à la diversité de la faune marine, nous pouvons concentrer nos efforts à favoriser un environnement propice à l’émergence des poissons.
Avec une pédagogie inspirante, les auteurs nous invitent à explorer cette seconde voie.
Pour aller plus loin :
Alan Roxburgh, Fred Romanuk, The Missional Leader: Equipping Your Church to Reach a Changing World, Minneapolis, Fortress Press, 2020 (première édition : 2006).
Site web : The missional Network
Apprendre à discerner l’agir de Dieu
Dans des communautés ecclésiales en déclin, il règne parfois l’idée fataliste que rien de nouveau ne peut advenir. Face à un monde qui a radicalement changé, on se décourage. Confrontés à ce malaise, Roxburgh et Romanuk ne développent pas des méthodes managériales, mais entreprennent un travail théologique concentrant l’attention sur la question suivante : comment Dieu est-il à l’œuvre dans le monde ? Il ne s’agit pas de devenir optimiste, mais de méditer à partir du thème de l’incarnation.
La vision des ossements desséchés d’Ezechiel 37 ou la vie de Jésus de Nazareth rappelent que le quotidien, quel qu’il soit, est le champ de l’agir de Dieu. Les Écritures racontent comment Dieu est présent dans des situations où l’on ne s’attend pas qu’un avenir émerge. Les récits bibliques qui parlent d’incarnation ne cessent de dire que les lieux desséchés ou marginaux peuvent devenir des endroits où de nouvelles possibilités se manifestent.
À ceux qui affirment que les églises historiques n’ont pas d’avenir dans le monde actuel, l’imagination biblique avec le thème de l’incarnation a une autre réponse. Si l’Esprit de Dieu est là où de « pauvrettes églises » se trouvent, alors ces dernières sont des lieux où il est possible d’incarner une vie porteuse de la lumière et du sel de l’évangile.
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"Notre tâche est de nous imprégner si profondément, si douloureusement et si passionnément de cette terre provisoire et éphémère, que son essence ressuscite en nous, invisible.
Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour le recueillir dans la grande ruche d'or de l'invisible."
Lettre à Witold VON HULEWICZ (13 novembre 1925), Correspondances de Rainer-Maria RILKE