Essai pour renouveler le sens du verbe « évangéliser »

Parce que l'évangélisation n'a pas toujours bonne presse !

RÉFLEXION

Luc-Olivier Bosset

9/29/20255 min read

a couple of people standing in the middle of a cave
a couple of people standing in the middle of a cave

Un mot qui fâche !

Auprès de nombreux de nos contemporains, le verbe « évangéliser » n’a pas bonne presse. Compris comme une propagande intéressée, il évoque des démarches de racolage spirituel, voire d’embrigadement agressif où, au lieu de respecter la différence de l’autre, la pression est là pour le rendre semblable à soi.

Le contenu suspect et péjoratif donné à ce verbe oblige à s’interroger sur les motivations de ceux qui l’utilisent. Au nom de quoi une personne cherche-t-elle aujourd’hui à évangéliser ? Par quel élan est-elle animée ?

De là où j’en suis arrivé dans ma compréhension de la foi chrétienne, voici le contenu que je donne à ce verbe. Évangéliser, c’est être fécondé par la beauté de l’évangile, puis porter en soi et mettre au monde une parole qui annonce cette bonne nouvelle.

La beauté de l’évangile

En parlant de la beauté de l’évangile, je ne souhaite en rien mettre de côté les choses sombres d’hier et d’aujourd’hui qui ont été faites au nom d’une certaine compréhension de la foi chrétienne. Je tiens uniquement à pointer que toute démarche authentique d’évangélisation commence par ce moment intime où l’on est touché par la lumière qui rayonne du témoignage de vie de Jésus de Nazareth.

La beauté dont il est ici question est celle qui émane d’une personne au parler vrai, disant ce qu’elle pense et faisant ce qu’elle dit ; une personne refusant d’user de son pouvoir pour abuser d’autres et qui jusqu’au bout a incarné un esprit de service de Dieu et du prochain. C’est la beauté d’une eau fraiche et limpide qui éveille les consciences et libère au fond de chaque être un élan de bonté. Cette beauté n’est pas altière et écrasante. Au contraire, elle se communique à celui qu’elle touche.

C’est pourquoi la première démarche de tout évangélisateur consiste à être fécondé par cette clarté, au point de laisser la paix qui émane d’elle descendre dans ses profondeurs jusqu’à pacifier les vagues agitées de son océan intérieur.

Porter en soi une parole

Cet apaisement ne vient pas en un jour. Au contact régulier des récits des évangiles, il peut progressivement prendre racine et germer en celui qui les médite, rendant ainsi semblable ce méditant à une mère qui porte patiemment l’enfant à naître. Cette mère ne sait pas grand-chose de cet enfant qui trouve sa place en elle, elle ne peut pas dire qui il sera, ni ce qu’il fera de sa vie. Pourtant, dans les frémissements des débuts, elle apprend à le sentir bouger, à tisser une relation avec lui. Elle l’accueille en lui faisant de l’espace dans sa vie.

Il en va de même avec certaines paroles de l’évangile. Nous les avons entendues et sans trop savoir pourquoi, nous les avons retenues. Elles ont travaillé en nous, enclenchant un processus qui a fait mûrir en nous de la foi, de l’espérance et de l’amour.

Mettre au monde une parole

Un jour, ce processus arrive à maturité et nous pousse à mettre au monde une parole. Cette parole nous la prononçons non pas pour clouer le bec à nos interlocuteurs, mais simplement pour ouvrir un espace de discussion où nous partageons la motivation qui nous anime dans nos différentes actions, invitant par là-même nos vis-à-vis à faire de même.

Parler ici consiste à engager la relation à aller plus loin que des propos convenus et banals, afin d’exposer sincèrement à l’autre le motif de notre engagement, tout en l’invitant à répondre.

Nous pouvons être nombreux à poser des actes de solidarité, à être épris de justice et de paix. En revanche, exprimer ses propres motivations fait sortir chacun de la foule anonyme des militants. Chacun devient pour les autres une personne singulière avec une histoire tout aussi singulière.

Là aussi, être capable de rendre compte de l’espérance qui nous habite ne se fait pas en un jour. C’est un processus qui mûrit grâce à de nombreuses réitérations.

Quelle bonne nouvelle ?

Dans cette prise de parole personnelle et singulière, évangéliser consiste à annoncer une bonne nouvelle. Dans sa vie concrète, Jésus a dû affronter des jalousies tenaces, des puissances complotistes, des pouvoirs corrompus. À un moment donné, ces forces ténébreuses ont semblé toute puissantes puisqu’elles ont réussi à le faire taire en le clouant sur une croix. Cependant, alors que cette vie innocente brisée aurait pu rester perdue au fond des oubliettes de l’histoire, voilà qu’un retournement a eu lieu. Ce Jésus moqué, brimé, crucifié, Dieu l’a réhabilité. Cette réhabilitation détrône toutes les puissances. Alors que le complot semblait triompher, une lumière se dresse qui met à bas un tel triomphe. Les forces jalouses perdent leur pouvoir fascinateur. Désormais, nous ne sommes plus obligés de nous soumettre à elles, car Dieu a les révélées pour ce qu'elles sont : des pouvoirs certes impressionnants, mais mensongers. Ce faisant, Dieu nous en libère. 

Par cette révélation, Dieu nous fait passer de la mort à la vie, des ténèbres du désespoir à la lumière de l’espérance, de l’esclavage à la liberté. La bonne nouvelle de l’évangile est là : cette liberté, aujourd’hui encore nous n’avons pas à la conquérir, mais à la recevoir.

Non pas dire, mais annoncer la Bonne Nouvelle

Dès lors, évangéliser ne consiste pas seulement à dire cette bonne nouvelle, mais à l’annoncer. Quand un magistrat annonce que « la séance est levée », sa parole est performative. Elle ne fait pas que dire quelque chose, elle provoque un changement de situation. De même aujourd’hui, annoncer l’évangile, ce n’est pas ânonner des phrases apprises par cœur, mais c’est exprimer cette bonne nouvelle, de manière que celui à qui elle est adressée réalise que le passage de la mort à la vie, du désespoir à l’espérance n’est pas une théorie abstraite, mais que cela le concerne ici et maintenant.

Il me semble déterminant que la démarche d’évangélisation s’en tienne au verbe « annoncer », plutôt qu’elle n’entre dans une logique de résultats. La réussite d’une bonne évangélisation n’est pas déterminée à partir de chiffres ou du nombre de convertis.

Parce qu’il s’en tient à l’annonce faite avec assurance, l’évangéliste accepte que la parole annoncée ne lui appartienne plus et qu’elle fasse son chemin. Il n’en a pas la maîtrise. Son rôle consiste à se mettre à la disposition de l’Esprit Saint afin que ce dernier évangélise son propre désir d’évangéliser et l’éclaire de mieux en mieux sur sa façon de témoigner afin que cette dernière soit un vrai vitrail laissant passer la lumière.