La graine jetée
Une graine jetée distraitement, un arbre immense : une parabole qui murmure au creux de nos fatigues.
RÉFLEXION
Luc-Olivier Bosset
5/10/20262 min read
Il y a dans cette parabole tirée de l'évangile selon Luc quelque chose qui dérange nos habitudes militantes !
L’homme ne plante pas. Il ne prépare pas le sol, ne choisit pas le bon moment, ne surveille pas la croissance. Il jette. Distraitement, presque inconsciemment. Comme on jette un déchet par-dessus l’épaule. Et puis il passe à autre chose.
C’est sur un tel geste — un geste sans projet — que Jésus choisit de fonder sa description du Règne de Dieu.
Ceux qui s’engagent pour leurs paroisses, pour la justice, pour le climat, connaissent bien la fatigue du geste calculé. On mesure l’impact, on comptabilise les présences, on surveille les statistiques… Et le constat n’en est que plus cruel : les chiffres déclinent, et on se sent gagné par un sentiment d'épuisement, car l'arbre tarde à venir.
Et si nous avions tort de chercher là où nous regardons ?
Dans cette parabole, la graine ne pousse pas grâce à l’humain. Elle pousse presque malgré lui. Ce qui la fait vivre, c’est le milieu qui l’accueille — le sol, l'eau, la lumière, l'écosystème tout entier qui se coalise autour d’elle et lui offre de mourir pour renaître.
Car la graine meurt. En mourant, ce qui semblait n’être qu’un déchet devient, grâce au milieu porteur providentiel, quelque chose d'imprévisible : non pas une plante, mais un arbre. La croissance dépasse de loin ce que le geste initial laissait espérer. Il y a là de la sérendipité — ces heureuses surprises que personne n'avait commandées.
Et cet arbre ? Il accueille les oiseaux du ciel. Ces créatures libres auraient pu voler ailleurs. Rien ne les oblige à être fixées à un endroit. Pourtant, dit le texte, ces oiseaux habitent dans ses branches. Ils restent. Ils se posent. Surement parce que cet arbre est un vrai appui — assez solide, assez déployé pour qu'ils puissent y faire leur demeure.
Alors voici ce que cette parabole murmure aux fatigués, aux inquiets, à ceux qui doutent que leurs gestes servent à quelque chose :
Vos actes d'aujourd'hui — la conversation tenue, le service rendu, la parole semée sans y croire tout à fait, le geste d'hospitalité presque banal — ressemblent peut-être à une graine jetée négligemment. Ils vous paraissent futiles. Vous ne voyez pas l'arbre.
Mais le milieu, lui, travaille. La vie travaille. Et Dieu, discret comme un sol fertile, recycle ce que vous pensiez perdu.
Faites confiance à la robustesse de la Providence. Parmi nous, quelque chose pousse — quelque chose qui dépasse nos calculs et nos craintes, quelque chose qui pourrait bien devenir un abri pour ceux qui cherchent encore où se poser.
La graine n'a pas besoin que vous la regardiez pousser.
Jetez.
Luc 13,18-19 : A quoi le règne de Dieu est-il semblable ? A quoi le comparerai-je ? 19Voici à quoi il est semblable : une graine de moutarde qu'un homme a prise et jetée dans son jardin ; elle pousse, elle devient un arbre, et les oiseaux du ciel habitent dans ses branches.
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"Notre tâche est de nous imprégner si profondément, si douloureusement et si passionnément de cette terre provisoire et éphémère, que son essence ressuscite en nous, invisible.
Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour le recueillir dans la grande ruche d'or de l'invisible."
Lettre à Witold VON HULEWICZ (13 novembre 1925), Correspondances de Rainer-Maria RILKE