La mort d'Eberhardt Jüngel

Recension du livre enfin traduit en français d'un théologien contemporain incontournable

RECENSION

Luc-Olivier Bosset

6/17/20214 min read

Eberhard JÜNGEL, La Mort, Genève, Labor et Fides, 2021

Eberhard Jüngel s'est éteint à l’automne 2021. L’homme passe, ses écrits continuent d’être publiés, tant les problématiques qu’ils soulèvent demeurent toujours d’actualité. Cinquante ans après sa première parution en 1971, son ouvrage Tod est désormais accessible au public francophone.

Qu’est-ce que la mort ? Jüngel structure sa réflexion en deux grandes parties : l'énigme et le mystère de la mort. Son objectif n’est pas de domestiquer le questionnement qu’elle suscite. « Comprendre que l’homme est mortel, que la mort, en tant qu’elle nous déconcerte, est ce qui nous est le plus intime revient à résoudre l’énigme de la mort de manière à ce que son véritable mystère se manifeste. » (p.114-15).

Dans son ouvrage, Jüngel interroge différentes représentations de la mort circulant dans notre culture contemporaine. Il s’en démarque tout en prenant en compte les questions qu’elles traitent. Ce qui lui donne l’occasion de reformuler, loin des discours pieux et convenus, l’espérance chrétienne. Par exemple, dans la représentation platonicienne, mourir est vu comme le moment permettant à l’âme d’être libérée du corps et d’accomplir sa véritable activité consistant en la connaissance des idées (p.91ss). Parce que cette représentation ne prend pas en compte la négativité de la mort, Jüngel en prend congé. Selon lui, le Socrate platonicien est critiquable lorsqu’il redemande deux ou trois fois le poison mortel, et « ordonne même pour finir qu’on sacrifie un coq à Asclépios, comme l’on fait quand on guérit d’une maladie » (p.99); ou bien lorsqu’il donne à voir le fait de mourir comme étant un « chant du cygne » (p.107) où il s’agit de redoubler d’efforts pour bien accomplir ce passage perçu comme une libération et une accession à la vraie vie.

En se démarquant de cette vision qu’il considère comme étant un hymne à la mort, Jüngel précise sa pensée. Avant d’être un acte par lequel l’humain doit accomplir son existence, mourir est l’expérience d’une radicale passivité. Il existe un genre de « passivité sans laquelle l’humain ne serait pas humain. » (p.171) : être mis au monde, être aimé, et donc aussi mourir. Chacune de ces passivités rend l’humain plus humain, lorsqu’elles lui révèlent combien il est un être de relation. Pour expliciter sa perception, Jüngel rappelle que « vivre signifie dans l’Ancien Testament : avoir un rapport. » (p.150) Ce qui caractérise la vie humaine, c’est d’être en relation. Ainsi, au lieu d’être comprise comme la séparation de l’âme du corps, la mort se définit avant tout comme ce qui marque la fin des possibilités humaines de tisser activement des relations. L’humain expérimente la mort non seulement lorsque sa vie biologique est interrompue, mais aussi lorsqu’il voit au cœur de cette vie ses capacités relationnelles diminuer.

A partir de cette vision relationnelle de la vie et de la mort humaine, Jüngel repense la résurrection du Christ. Cette dernière n’est pas comprise comme une prolongation de la vie terrestre dans l’au-delà. Bien plus, elle est une ressource permettant à chaque humain de dédramatiser la mort et de l’accepter comme une limite constitutive de sa condition. « La mort doit être, et ne peut que devenir, ce que Jésus-Christ en a fait : la limitation de l’homme par Dieu seul, qui, là où nous sommes absolument impuissants, n’abuse pas de son pouvoir. » (p.245). En Christ, la mort peut devenir cette expérience révélatrice où l’humain découvre Dieu comme étant Celui qui est « pour nous là où nous ne pouvons rien. » (ibid.).

Alors que plusieurs passages de l’Ancien Testament laissent entendre (par exemple Ps 115,17) que la mort peut interrompre aussi la relation avec Dieu, la méditation chrétienne de la mort et de la résurrection du Christ donnent à voir les choses sous un autre angle. L’ultime absence de relation se trouve être surmontée par la relation que Dieu établit avec l’être humain. Ce n’est pas la relation de l’homme à Dieu qui se maintient au-delà de la mort, c’est celle de Dieu à l’homme. Ce qui fait dire à Luther : « Au milieu de la vie, nous sommes cernés par la mort. Inverse les termes : au milieu de la mort, nous sommes dans la vie. Ainsi parle et croit le chrétien. » (cité par Jüngel, p.213).

Au fil de sa réflexion, Jüngel développe la thèse suivante : au moment de mourir, l’humain n’a pas à accomplir un dernier acte parachevant sa propre vie ; il a plutôt à vivre cette limite comme une ultime occasion de s’en remettre à Celui seul capable « d’appeler à l’existence ce qui n’existe pas » (Rm 4,17). Notre théologien critique les spiritualités médiévales qui en développant un art de mourir aboutissent à faire de l’existence entière un exercice préparatoire à quitter ce monde. A défaut d’orienter l’humain vers l’autre et vers Dieu, elles développent « la façon la plus raffinée qui soit de se rendre intéressant à ses propres yeux. » (p. 233). Le souhait de Jüngel est au contraire de développer une spiritualité qui « en se confrontant à la mort, se soucie de la vie. » (p. 235). Là est d’ailleurs l’un des mérites de cet ouvrage : transformer la peur naturelle de la mort en confiance dans la grâce de Dieu et développer une éthique attentive à toutes les relations par lesquelles nous recevons de la vie.