Le cercle s'ouvre vers le large
Quand des humains aux horizons différents se rendent disponibles ensemble, ils entendent une parole qu'aucun d'entre eux n'aurait osé imaginer.
RÉFLEXION
Luc-Olivier Bosset
6/7/20263 min read
1Dans l'Eglise qui était à Antioche, il y avait des prophètes et des maîtres : Barnabé, Syméon appelé Niger, Lucius de Cyrène, Manaën, qui avait été élevé avec Hérode le tétrarque, et Saul. 2Pendant qu'ils célébraient le culte du Seigneur et jeûnaient, l'Esprit saint dit : Mettez-moi à part Barnabé et Saul pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés. 3Alors, après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les laissèrent partir. (Actes 13, 1-3)
Cinq noms. Cinq mondes.
Barnabé, l’insulaire de Chypre. Siméon, surnommé Niger parce qu’il venait vraisemblablement d’Afrique subsaharienne. Lucius, venu de Cyrène, au bord du désert libyen. Manaën, élevé à la cour du roi Hérode, connaisseur des intrigues de palais ainsi que des compromis du pouvoir. Saul, le pharisien rigoureux, citoyen romain, formé aux meilleures écoles de Jérusalem.
Il y a quelque chose d’improbable à ce que ces cinq-là se retrouvent dans une même pièce. Et pourtant, le récit les nomme ensemble, sans hiérarchie, sans que l'un domine les autres. Ils célèbrent le culte. Ils jeûnent. Ils se rendent disponibles. À quoi ? Ils ne le savent pas encore.
Quand nous nous retrouvons entre personnes qui nous ressemblent, nous écoutons souvent sans vraiment entendre. Les mots de l'autre glissent sur ce que nous pensons. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, c'est simplement ce qui se passe quand rien ne vient déranger nos habitudes de pensée.
La diversité du groupe d'Antioche rendait cela impossible. L'expérience de Manaën l'homme de cour était étrangère à celle de Siméon Niger. Ce que Lucius de Cyrène avait vu de la vie était peut-être décalé par rapport à ce que Saul avait appris dans ses livres. Personne ne pouvait se contenter d'entendre l'écho de lui-même. Chacun était poussé à écouter, parce que l'autre était vraiment autre. C'est dans cet écart entre les vécus que quelque chose de nouveau est advenu.
Mais il y a plus. Le récit nous dit qu'ils jeûnaient. Le jeûne, dans la Bible, n'est pas une performance spirituelle. C'est un geste de dépouillement. On met de côté ses propres besoins, ses propres certitudes, ses propres agendas. On se rend léger. On se rend présent.
Présent à quoi ? Présent aux autres, d'abord. Présent à ce qui se passe entre eux. À travers cette présence mutuelle, ils se rendent présents à ce que Dieu est en train de murmurer : quelque chose qu'aucun d'eux n'aurait entendu seul, car cela n'existait pas encore avant qu'ils ne se rassemblent ainsi.
Dans cet espace-là, entre ces regards différents et ces cœurs disponibles, voilà que l'Esprit parle : «mettez-moi à part Barnabé et Saul ». Ce qu'il dit était-il déjà planifié ? Le récit n'en fait pas mention. Pourtant, la communauté envoie deux des siens, et ce n'est pas rien. Une décision folle et audacieuse. Quelle sagesse individuelle aurait osé ?
Nous avons naturellement tendance à nous installer avec des gens qui nous ressemblent, à fréquenter ceux dont les références nous sont familières. Ce n'est pas un défaut, c'est une inclination humaine profonde. Cependant à force, nous finissons par ne plus vraiment remarquer la différence de l'autre, par l'arrondir, par la réduire à ce que nous connaissons déjà.
Antioche nous rappelle que c'est précisément là où nous acceptons d'être dérangés par ce que l'autre porte vraiment (sa trajectoire, ses questions, sa façon singulière de voir) que l'Esprit trouve de la place.
Apprendre ensemble, ce n'est pas additionner des compétences. C'est consentir à être déplacé par le regard de l'autre. C'est nous rendre disponible à quelque chose qui nous dépasse et nous précède.
À Antioche, un groupe jeûnait sans savoir exactement ce qui allait émerger. Ils étaient là, ensemble, ouverts, disponibles. De cette présence partagée est né un envoi vers le large.
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"Notre tâche est de nous imprégner si profondément, si douloureusement et si passionnément de cette terre provisoire et éphémère, que son essence ressuscite en nous, invisible.
Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour le recueillir dans la grande ruche d'or de l'invisible."
Lettre à Witold VON HULEWICZ (13 novembre 1925), Correspondances de Rainer-Maria RILKE