Post-vérité, défiance... Comment retrouver un sol commun ?

Dans un monde où les faits et les émotions se confondent, où la défiance ronge le vivre-ensemble, peut-on encore trouver un sol commun — et la foi chrétienne a-t-elle quelque chose à dire à ce vertige ?

RÉFLEXION

Luc-Olivier Bosset

5/18/20263 min read

a stack of rocks sitting on top of a rocky beach
a stack of rocks sitting on top of a rocky beach

Aujourd’hui, beaucoup ressentent un malaise sans toujours pouvoir le nommer. Quelque chose dans notre rapport à la réalité partagée s’est fissuré. Faits et opinions se confondent, le vraisemblable prend la place du vrai, le mensonge se déguise en information, la manipulation en conviction. Un mot spécifique est apparu pour nommer ce brouillard : post-vérité. Il décrit un climat culturel où l’impact émotionnel d’une affirmation compte davantage que sa conformité aux faits. Aux prises avec un tel brouillard, la défiance devient presque inévitable. On ne sait plus à qui faire confiance, ni à quoi. Si plus personne ne partage le même sol de réalité, pouvons-nous encore habiter ensemble le monde ?

Cette question n’est pas nouvelle. Elle est au cœur de ce que la philosophie postmoderne a décrit, avec lucidité et parfois avec un certain vertige, comme la crise des grands récits. Dans les années 1980, Jean-François Lyotard diagnostiquait déjà la fin des métarécits — ces grandes narrations qui donnaient sens à l’histoire et produisaient du commun. La science, le progrès, la révolution, et même la religion : chacun de ces récits prétendait dire la vérité sur le monde dans lequel nous vivons. Or à un moment ou à un autre, tous ont trébuché.

Cependant, de mon point de vue, Lyotard n’a peut-être pas suffisamment mesuré que le soupçon vis à vis des récits communs ne supprime pas le besoin de commun. Ce soupçon laisse un vide où prolifère non la liberté, mais la défiance. Sans récit partagé, sans critères communs pour distinguer le vrai du faux, le vraisemblable du manipulatoire, chacun se retrouve réduit à sa propre île de convictions. Et les îles ne font pas un monde.

C'est là qu’une pensée comme celle du théologien luthérien contemporain Eilert Herms devient étonnamment fertile. Herms part d’une intuition. Avant toute démonstration ou argumentation, il y a ce qu’il appelle une confiance fondamentale (Grundvertrauen) dans le fait que la vie a un sens, que le réel est congruent, c'est à dire qu'il y a une adéquation possible entre ce que nous sommes, ce que nous percevons et ce qui est. Cette confiance n’est pas une naïveté. C’est une conviction pré-réflexive, sans laquelle aucune connaissance, aucune communication, aucun vivre-ensemble n’est possible. Pour Herms, même le sceptique qui doute de tout fait confiance à quelque chose — à ses propres doutes, à la logique, à l’idée que ses doutes méritent d’être pris au sérieux.

Dans notre temps de post-vérité, cela éclaire que la défiance n’est pas la fin de toute conversation commune possible, mais qu’elle est une confiance fondamentale blessée qui ne sait plus où s'appuyer. Sous les décombres d'un vivre-ensemble morcelé, la défiance cherche quelque chose à quoi se fier.

La question spirituelle qui se pose alors à nous n’est pas : comment prouver que nous avons raison ? En suivant cela, nous ne ferions qu’alimenter des joutes conflictuelles et des luttes pour le pouvoir. Bien plus, je crois que l’interrogation essentielle à laquelle nous sommes appelés se formule ainsi : comment reconstruire ensemble un sol de confiance sur lequel puisse reposer un monde commun ? Ce questionnement aspire à des communautés capables d’offrir ce que la post-vérité a défait : des espaces où, au lieu de nourrir des certitudes fermées, la parole engagée et la confiance partagée redeviennent possibles, des lieux où l’on accepte de chercher ensemble, sans prétendre détenir la vérité comme une propriété privée.

À son meilleur, la foi chrétienne a pu être une manière d’habiter le monde avec une confiance assez profonde pour accueillir l’autre, y compris l'autre qui doute, l’autre qui ne partage pas encore les mêmes convictions. Au lieu d’être un récit dominateur et surplombant, cette foi a alimenté une confiance fondamentale au réel. Elle a rendu ainsi possible un monde partagé.

Le sol se dérobe. Mais, par la grâce de Dieu, il est aussi possible de cultiver des espaces où ensemble, nous découvrons de manière renouvelée un sol commun sur lequel chacun peut prendre appui.