Pourquoi Lydie ne vient plus au forum des associations
Recension d’un chapitre de Dwight Zscheile, Leading Faithful Innovation: Following God into a Hopeful Future, Minneapolis, 1517 Media, 2023.
RECENSION
Luc-Olivier Bosset
9/7/20264 min read


La question qui nous concerne
Chaque rentrée, les forums des associations refleurissent sur les places de nos villes et de nos villages. Nos associations liées au protestantisme y tiennent un stand, comme des dizaines d'autres, qu’elles soient sportives, culturelles ou caritatives. Pour chacune, c’est une occasion de présenter ses activités, accueillir de nouveaux membres et - qui sait ? - trouver des successeurs à leurs membres les plus dévoués, dont l’âge avance.
Cependant, avant de chercher à recruter la relève, il vaut la peine de se poser une question plus fondamentale : comment, aujourd'hui, la majorité des personnes de notre société vivent-elles l’engagement ?
Trop souvent, nous imaginons que les autres s’engageront selon les mêmes modalités que nous, c’est-à-dire par une adhésion durable, le paiement d’une cotisation et une présence régulière. Ce modèle a formé beaucoup d’entre nous. Or il n’est plus celui de la majorité de nos contemporains. Ne pas prendre le temps de comprendre ce déplacement, c’est risquer de tenir un stand chaque année avec les mêmes mots, pour un public qui n’écoute plus la question de la même manière.
C’est précisément le sujet du chapitre «Why doesn’t Lydia go to Church ? » dans le livre de Dwight Zscheile, Leading Faithful innovation. En voici les idées principales.
De l'ère des associations à l'ère de l'authenticité
Zscheile part d’un repère biblique : dans le livre des Actes des apôtres au chapitre 16, Lydie est une marchande indépendante et « adoratrice de Dieu », que Paul et Silas rencontre hors des murs de la ville, alors qu’elle est en recherche spirituelle sans avoir une appartenance religieuse identifiée. Elle devient la figure de tant de nos contemporains : en quête de sens, de communauté et de spiritualité, mais hors des institutions religieuses traditionnelles.
L’auteur retrace une évolution culturelle de fond à partir du contexte nord-américain et qui n’est pas sans de profondes résonnances pour notre propre contexte européen. Après la séparation des Églises et de l'État, une ère des associations s’est installée où l’on adhère librement à une organisation (Église, syndicat, mouvement) en la soutenant par sa présence et sa cotisation. En retour, cet engagement apporte des liens, une reconnaissance sociale et un but. Ce modèle a structuré la vie associative occidentale pendant plusieurs décennies. Souvent c’est celui dans lequel beaucoup parmi nous se sont construits ; il est porteur de sens et continue de nous donner un sentiment réel d’appartenance.
Cependant, depuis la fin des années 1960, les sociétés occidentales basculent vers ce que le philosophe Charles Taylor nomme une ère de l’authenticité. L’identité n'est plus définie par une appartenance sociale, mais se construit individuellement. Au fil de leur vie, les personnes choisissent et modifient ainsi leur propre identité. Les institutions sont critiquées parce qu'elles ont toléré pendant des décennies des phénomènes d’exclusion et d’injustice. Dans un tel contexte qui favorise des liens plus lâches, l’adhésion à une organisation est moins attrayante.
Toutes les formes d’engagement associatif, pas seulement les Églises, sont touchées par ce changement d’ère. De là vient la difficulté très concrète à trouver des bénévoles, à faire adhérer formellement et à maintenir des instances.
Zscheile insiste : nous vivons une période de chevauchement entre ces deux logiques. Il ne s’agit donc pas d’opposer les générations, mais de reconnaître que deux façons différentes de s’engager coexistent et que nos structures ont souvent été pensées pour la première.
Une quête spirituelle qui ne trouve plus l'Église
Le chapitre montre ensuite comment l’héritage des Lumières a peu à peu relégué la foi au rang d’opinion privée. Croire est devenu une option fragile parmi d’autres. Cependant cette fragilité existe aussi pour l’option de ne pas croire. En effet, des expériences de beauté, de mystère ou de deuil peuvent parfois venir bousculer les grilles de compréhension séculières et ouvrir un cheminement. La quête spirituelle n’a donc pas disparu ; elle s’exprime autrement et ailleurs.
Cette recherche de sens se loge notamment dans les pratiques de bien-être, dans les clubs de sport devenus quasi communautaires, dans les régimes alimentaires, dans des podcasts inspirants qui remplacent la prédication, voir aussi dans des mouvements politiques lorsque le sentiment d’appartenance est de plus en plus vécu sur un mode militant. Ces formes d'engagement sont souvent ponctuelles et transactionnelles. Elles laissent le sujet seul juge de ce qui est vrai et bon pour lui.
Ce que l'Évangile a de spécifique à offrir
Zscheile ne conclut son chapitre pas par une stratégie de communication, mais par une conviction théologique : les Églises qui trouvent un nouvel élan sont celles qui cessent de mettre en avant une demande de participation et de soutien pour se concentrer sur ce qui préoccupe réellement leurs voisins. Celles qui écoutent avant de proposer et qui cherchent comment relier les trésors de l’Évangile à ces préoccupations.
Il résume en six affirmations ce que l’Évangile peut offrir aux Lydie d’aujourd'hui : un monde à la fois bon et brisé, qui nous permet de regarder la réalité en face sans céder ni au déni ni au désespoir ; une vie fondamentalement communautaire, à rebours de l’isolement ambiant ; une identité reçue et non à mériter sans cesse ; la certitude de n’être pas seul dans la souffrance ; un épanouissement qui se trouve dans l’amour donné plutôt que dans la performance ; et un passé qui ne verrouille pas l’avenir. L'auteur ne perçoit pas ces affirmation comme des arguments à opposer aux autres offres de sens du marché spirituel. Ce sont des trésors à faire résonner avec les aspirations réelles des personnes que nous rencontrons.
Une piste pour nos stands de rentrée
L’intérêt de ce chapitre est de nous inviter à un déplacement simple mais exigeant : au forum des associations, la question à poser comme porte d’entrée n’est peut-être plus seulement « voulez-vous rejoindre notre association ? », mais « « Et vous ? Qu’est-ce qui vous préoccupe en ce moment ? Qu’est-ce qui vous fait tenir ? ». Tous celles et ceux qui se sont engagés à l’ère de l’association méritent d’être honorés dans leur fidélité. En même temps, en changeant la question posée sur nos stands, nous rejoindrons celles et ceux qui, comme Lydie, ne cherchent pas à adhérer, mais ont soif d’autre chose.
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Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour le recueillir dans la grande ruche d'or de l'invisible."
Lettre à Witold VON HULEWICZ (13 novembre 1925), Correspondances de Rainer-Maria RILKE