Quand tenir la boutique paroissiale fait oublier pourquoi on l'a ouverte

Et si la fatigue des gens engagés ne venait pas de leur investissement, mais d'un investissement ayant perdu de vue l'horizon ?

RÉFLEXION

Luc-Olivier Bosset

5/24/20263 min read

orange flower in tilt shift lens
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Ne vous inquiétez donc pas, en disant : « qu’allons-nous manger ? » Ou bien « qu’allons-nous boire ? » Ou bien « De quoi allons-nous nous vêtir ? » - tout cela, c’est ce que les gens de toutes les nations recherchent sans relâche – car votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le règne de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. (Mt 6,31-33)

Dans certaines églises, je perçois une forme d'épuisement, presque invisible. On continue. On tient. On assure. Les réunions se succèdent, les activités se répètent, la machine tourne. Cependant, celles et ceux qui la font tourner s'y usent, année après année, sans trop savoir pourquoi.

J’appelle ça la boutique paroissiale. J’utilise cette expression sans l’investir d’un jugement, mais avec une empathie préoccupée. La boutique, ce sont toutes ces activités qui ont commencé un jour pour une bonne raison — une raison forte, vivante, ancrée dans une conviction. Or au fil du temps, la raison s’est effacée. Il reste l’activité qui s’est autonomisée pour devenir une habitude, puis une obligation morale, puis une identité : nous, on fait ça depuis toujours.

Le problème ici n'est pas l’activité en tant que telle, mais le fait qu’elle n’est plus alimentée par un pourquoi qui la porte.

Dans l’évangile selon Matthieu, Jésus parle à des gens préoccupés par ce qu’ils mangeront, ce qu’ils boiront, comment ils s’habilleront. Au fond, il s’adresse à des gens qui gèrent et qui portent le poids du quotidien. Avec une étrange légèreté, Jésus leur dit : Cherchez d'abord le règne de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. (Mt 6,33). Il ne leur dit pas : abandonnez les habits et la nourriture. Il leur dit : ne commencez pas par-là, cherchez d’abord le règne de Dieu.

Les ressources, les bâtiments, les activités, l'organisation ne sont pas de mauvaises préoccupations. Cependant elles ne peuvent pas être le point de départ. Lorsque nous en faisons le centre qui absorbe notre attention, nous perdons peu à peu le souffle qui rend notre service joyeux et enrichissant.

S’il y a lieu de chercher prioritairement le règne de Dieu, c’est parce que ce dernier est un pourquoi porteur d'une dynamique singulière. Ce règne nous n’avons pas à le faire, mais à le rejoindre. Une telle quête n'est pas un programme. C'est une orientation, une façon de regarder le monde et les gens en se demandant : le Dieu en lequel nous croyons est créateur, réconciliateur et rédempteur ; ici et maintenant que crée-t-Il ? qu’est-Il en train de réconcilier et de sauver ? Comment est-ce que je me relie à cette dynamique ?

Donner de l’espace dans notre vie à ces questions, c’est commencer par un pourquoi qui rafraichit et vivifie notre élan !

Il m’est arrivé de rencontrer des responsables d'église capables de décrire avec précision tout ce que leur communauté fait. Le calendrier, les groupes, les locaux, les partenariats. Mais quand je leur demandais pourquoi, le silence se faisait. Pas un silence d'ignorance, mais un silence de fatigue. Comme si la question elle-même était un luxe qu'on n'a plus le temps de se poser quand on tient la boutique à bout de bras.

Or c'est exactement l'inverse : le pourquoi n'est pas un luxe. C'est le carburant. Sans lui, on brûle de l'huile de coude pour alimenter une flamme qu'on ne voit plus.

Chercher d'abord le règne de Dieu, ce n'est pas faire moins. C'est recommencer par le bon bout. C'est se poser, en communauté, quelques questions inconfortables, sans réponses faciles. Or ces interrogations ne détruisent pas les activités. Elles les trient. Elles leur redonnent du sens.

La boutique paroissiale n'est pas l'ennemi. Elle peut même être, à certains moments, un signe de fidélité et d'amour. Cependant elle a besoin d'être traversée régulièrement par la question du règne, comme une fenêtre qu'on ouvre pour que l'air circule.

Cherchez d'abord le règne de Dieu. Pas à la place du reste. Avant le reste. Pour que le reste retrouve sa juste place et que ceux qui servent puissent le faire avec générosité et joie.