"Spiritualité" Dire la transcendance en commun

Un livre d'Elio Jaillet, théologien suisse

RECENSION

Luc-Olivier Bosset

6/18/20255 min read

« Spiritualité ». Dire la transcendance en commun

De Elio Jaillet

Genève, Labor et Fides, 2024

Ce livre part du constat que, pour parler de tout ce qui touche au religieux, la notion de « spiritualité » est particulièrement attractive aujourd’hui dans la sphère publique des sociétés occidentales contemporaines. Dans le contexte d’une culture post-séculière où l’héritage d’une autonomie réciproque entre le politique et le religieux est admis, mais où d’une part le retour du religieux sous forme de dérives radicales inquiète et où d’autre part l’autorité de la rationalité technique et instrumentale est remise en question, cette notion ouvre un espace commun de discussion permettant à l’expérience de la transcendance d’être exposée et débattue.

Moins connotée que le concept de religion, la spiritualité intéresse parce qu’elle est un « signifiant vide », c’est-à-dire un mot valise aux contours flous (54). Elle explore les discours et pratiques liés à la transcendance sans les réduire ni les objectiver. Au lieu de rigidifier les tensions constitutives du quotidien interpersonnel de l’humain, elle les approche avec flexibilité. Elle articule les polarités entre sujet et communauté, entre héritage et spontanéité, entre répétition et initiative non plus selon une opposition neutralisante, mais de manière dynamique. « La spiritualité est une manière d’être religieux sans l’être » (39). Son attractivité réside dans le fait qu’elle oriente vers une unification riche et porteuse de sens le quotidien éclaté des individus, tout en véhiculant une dimension émancipatrice par rapport aux pratiques pieuses normées par des traditions établies.

Elio Jaillet aborde ce qui suscite l’intérêt de cette notion avec un esprit curieux, critique et constructif. Sa curiosité se manifeste par le fait qu’avant de proposer une définition précise de cette notion, il consacre les premiers chapitres de son ouvrage à décrire l’émergence de ce concept (chapitre 2 : Histoire d’un lexique et de certains de ses usages), à faire un panorama de la manière dont il est approché dans le domaine de la communication ordinaire, dans les dynamiques de pouvoir ou dans le discours scientifique (chapitre 3 : une pluralité de regards) ainsi qu’à présenter comment dans l’espace francophone et germanophone contemporain, la théologie protestante s’est saisie de ce concept (chapitre 4 : la spiritualité pour la théologie protestante contemporaine). De ce parcours, il retient que, dans le langage quotidien, la spiritualité favorise l’exploration personnelle de la transcendance. Elle réintroduit des questions vitales comme celle de la vie bonne dans des contextes qui tendent à les marginaliser. Le discours qui en résulte se distingue du discours sur la religion non pas parce qu’il évoquerait un type différent d’expériences que celles religieuses, mais parce qu’il aborde ce même type d’expériences en y témoignant de l’ouverture qu’elles provoquent (140). Dans la perspective politico-institutionnelle, cette notion soutient un espace discursif pluraliste propre à l’état de droit de type libéral. Elle exprime une orientation de l’existence en garantissant la pluralité de ces expressions. Dans le domaine scientifique, la spiritualité fonctionne comme un « concept voyageur » (58) qui, tout en étant caractérisé par une certaine instabilité au niveau du contenu qu’on lui donne, est mobilisé par une pluralité de disciplines.

Jaillet aborde également de manière critique cette notion et l’usage qu’on en fait. En étant un « signifiant vide », la spiritualité devient le lieu d’une lutte pour remplir sa signification. Au lieu d’y voir là une opportunité pour faire de l’apologétique, le théologien vaudois rappelle que l’enjeu d’une présence protestante dans l’espace de la spiritualité n’est pas de défendre une définition ou une forme de témoignage particulière (156). Au contraire, cette présence doit s’intéresser à cette question sans chercher à promouvoir son propre agenda. « La spiritualité n’est pas une notion fondamentale pour la compréhension que le protestantisme a de lui-même » (159). La principale préoccupation protestante doit se trouver plutôt dans la communication de l’Évangile. Ainsi, toute théologie protestante qui s’engage dans l’espace de discussion ouvert par la spiritualité doit le faire non pas de manière polémique ou conquérante, mais en adoptant une double approche : d’une part, en étant ouverte aux singularités exprimées au sein de cet espace pluraliste et, d’autre part, en écoutant attentivement et en répondant de manière renouvelée à l’Évangile qui se manifeste dans et pour ce contexte précis.

En plus de cette approche curieuse et critique, Jaillet aborde aussi la spiritualité de manière constructive. L’ambition de son livre est de « discerner les contours d’un usage fécond de ce mot » (9). Cette fécondité se manifeste lorsque l’usage de la spiritualité introduit un « écart » qui rend disponible l’indisponible, tout en reconnaissant ne jamais y arriver de manière définitive (138). En mobilisant ce qui est du registre de la religion, mais aussi en mobilisant d’autres registres qui habituellement ne relève pas du religieux comme le sport, le travail ou l’écologie, la spiritualité travaille chacun de ces registres pour les ouvrir à des dimensions comme l’advenue à soi ou l’expérience de l’ultime (139). Son usage fécond consiste à oser entrer en dialogue sur cet écart, ou de le susciter si l’horizon se fait trop restreint, voire de lutter pour qu’il puisse être maintenu s’il tend à être comblé.

Dans cette approche constructive, Jaillet exprime le souci suivant : « Comment dire quelque chose au sujet de ce que nous rencontrons sur la limite sans faire le jeu d’une généralisation abusive ou de s’enfermer dans son propre horizon, dans sa bulle, de se contenter d’une juxtaposition de perspectives immunisées les unes aux autres ? » (157) Loin d’un discours normé qui rigidifie ce dont il parle, Jaillet cherche ici à retrouver un « effet d’ouverture » (159). En abordant la transcendance en commun, la discussion ne doit pas s’engager dans un langage abstrait, mais permettre à chacun de dire la vérité qui le met en mouvement. L’objectif ici n’est pas d’arriver à une définition commune de cette transcendance, mais que chacun puisse exposer, avec son style propre, sa singularité. Jaillet reconnait que cet espace où les singularités s’exposent est indépassable. « Il n’y a pas de dehors de l’exposition » (151). Avec justesse, le théologien vaudois ne légitime pas une telle discussion avec des objectifs sociaux ou politique de « paix sociale ». Il s’en tient aux conditions de possibilité permettant de rassembler sans crispation ni repli, toute personne autour d’un commun afin qu’un dialogue vivant se noue. Ce qui peut ressortir de ce dialogue n’est pas calculé et attendu, mais simplement accueilli comme un signe que l’Esprit souffle.

Dans cet ouvrage dense, Jaillet livre une réflexion qui explore de façon approfondie une notion en vogue. Avec son approche théologique protestante, il offre au lecteur des outils pour que la spiritualité ne soit pas galvaudée, mais qu’elle continue d’être le lieu où chacun expérimente un effet d’ouverture.